Morte jouissance

 

Je ne m’intéresse pas aux femmes qui prennent la pose. Mais elle m’avait frappé. J’ai dû m’arrêter pour la regarder. Les jambes étaient bien écartées, le pied droit résolument avancé, le gauche en retrait avec une décontraction étudiée. Elle tenait la main droite levée, presque à toucher la vitre, les doigts écartés comme les pétales d’une jolie fleur. La main gauche, baissée et légèrement en arrière, semblait repousser les élans de petits chiens espiègles. Port de tête impeccable, ébauche de sourire, yeux mi-clos, de plaisir ou d’ennui. Impossible à dire. Le tout formait un tableau fort artificiel, mais de mon côté, je ne suis pas la simplicité faite homme. C’était une belle femme. Je la voyais pratiquement chaque jour, à deux ou trois reprises parfois dans la même journée. Et bien sûr, elle arborait des poses différentes au gré de son humeur. Il m’arrivait, lorsque je passais rapidement (je suis un homme pressé), de lui accorder un bref regard, et elle semblait alors me faire un signe, me distinguer du lot. D’autres jours, je me souviens de l’avoir vue dans cette passivité lasse et déprimée que les imbéciles confondent avec la féminité.

J’ai commencé à remarquer les vêtements qu’elle portait. C’était une femme à la mode, évidemment. En un sens, c’était son métier. Mais elle était totalement dépourvue de la raideur asexuée et maniérée de ces portemanteaux vaguement animés qui présentent la haute couture* dans des salons guindés, sur fond musical exécrable. Non, elle était d’une autre classe. Elle n’existait pas seulement pour présenter un style, un courant de mode. Elle était au-dessus de cela, voire au-delà. Les vêtements étaient accessoires à sa beauté. Vêtue de vieux sacs de papier, elle aurait encore été belle. Elle dédaignait du reste ses tenues, qu’elle abandonnait chaque jour pour d’autres. Sa beauté transcendait ces atours… qui étaient pourtant très beaux. L’automne était là. Elle portait des capes dans des brun-roux profonds, ou bien des jupes paysannes virevoltantes, orange et vertes, ou encore de stricts tailleurs-pantalons dans les ocres brûlés. Venait le printemps. Elle choisissait des jupes en vichy fruit-de-la-passion, des chemisiers en calicot blanc ou de somptueuses robes dans les bleus et les verts azurés. Oui, je prêtais attention à ses vêtements, car elle comprenait, comme seuls l’ont compris les grands portraitistes du dix-huitième siècle, les splendides possibilités d’une étoffe, les subtilités d’un plissé, la nuance d’une couture ou d’un ourlet. Son corps, par ses changements de poses successifs, s’adaptait aux exigences uniques de chaque création ; avec une grâce muette, les lignes de son corps parfait jouaient en tendre contrepoint des arabesques mouvantes de l’artifice vestimentaire.

Mais je m’égare. Je vous assomme de lyrisme. Les jours passaient. Je la voyais celui-ci, et pas celui-là, et deux fois peut-être le lendemain. Imperceptiblement, le fait de la voir ou de ne pas la voir était devenu un élément de ma vie et, avant que je m’en fusse rendu compte, cet élément constituait la structure de mon quotidien. La verrais-je aujourd’hui ? Toutes les heures et les minutes de ma journée en seraient-elles rachetées ? Me regarderait-elle ? Se souvenait-elle de moi d’une fois sur l’autre ? Avions-nous un avenir ensemble… aurais-je jamais le courage de l’aborder ? Le courage ! Que signifiaient tous mes millions désormais, et la sagesse acquise par le naufrage de trois mariages ? Je l’aimais… je désirais la posséder. Et pour la posséder, j’allais apparemment devoir l’acheter.

Je dois vous dire une chose me concernant. Je suis riche. Il existe peut-être dix hommes résidant à Londres et plus nantis que moi. Plus probablement sont-ils cinq ou six. Qu’importe ? Je suis riche, et j’ai gagné mon argent en restant assis devant un téléphone. J’aurai quarante-cinq ans le jour de Noël. J’ai été marié trois fois, chaque mariage ayant duré, par ordre chronologique, huit, cinq et deux ans. Depuis trois ans je ne suis plus marié et pourtant, je n’ai pas chômé. Je n’ai pas ralenti la cadence. Un homme de quarante-quatre ans n’a pas le temps de marquer le pas. Je suis un homme pressé. Chaque montée de foutre dans les vésicules séminales, ou là où la chose se passe, correspond à une possibilité de moins dans le lot total qui m’est attribué pour la durée de ma vie. Je n’ai pas de temps pour l’analyse, la recherche de soi à travers une relation hystérique, l’accusation non formulée, la défense muette. J’évite les femmes qui éprouvent un besoin urgent de parler dès que nous avons fini de forniquer. Je veux rester allongé, dans la paix et la lumière. Ensuite, je veux mettre mes chaussettes et mes chaussures, me recoiffer, et vaquer à mes occupations. Je préfère les femmes silencieuses qui prennent leur plaisir avec une apparente indifférence. Toute la journée, je suis entouré de voix, au téléphone, pendant les déjeuners, les réunions de travail. Je ne veux pas de voix dans mon lit. Je ne suis pas un homme simple, je le répète, et ce n’est pas seulement une clause de style. Mais à cet égard au moins, mes exigences sont simples, voire même faciles. Ma prédilection va vers le plaisir non teinté de jappements et de gémissements de l’âme.

Ou plutôt elle allait, car tout cela, c’était avant-avant d’être amoureux d’elle, avant de connaître la nauséeuse béatitude de la totale autodestruction pour une cause insignifiante. Que m’importe à moi, aujourd’hui, alors que j’aurai quarante-cinq ans à Noël, la signification des choses ? Presque tous les jours, je passais devant sa boutique et je la regardais. En ce temps-là, un regard me suffisait, et je me hâtais vers un rendez-vous avec une relation d’affaires ou une maîtresse… Je suis incapable de dire le moment où je suis tombé amoureux. J’ai décrit comment un élément de ma vie en était devenu la structure, une mutation semblable à celle de l’orange au rouge dans l’arc-en-ciel. J’étais un homme qui passait rapidement devant une vitrine en lui accordant un bref regard indifférent. Je suis devenu un homme amoureux de… juste un homme amoureux. La chose a pris plusieurs mois. J’ai commencé par traîner devant la vitrine. Les autres… les autres femmes dans la vitrine ne m’intéressaient pas du tout. Où qu’elle se trouvât, je repérais mon Helen au premier coup d’œil. Les autres étaient de vulgaires mannequins (oh, mon amour), en deçà du mépris. La vie était engendrée en elle par la seule charge de sa beauté. La courbe délicate du sourcil, le dessin parfait du nez, le sourire, les yeux mi-clos, d’ennui ou de plaisir (comment savoir ?). Longtemps je me suis contenté de la regarder à travers la vitre, heureux d’être à quelques pas d’elle. Dans ma folie, je lui écrivais des lettres, oui, j’ai même fait cela, et je les ai toujours. Je l’ai appelée Helen (« Chère Helen, adressez-moi un signe. Je sais que vous savez », etc.) Mais, très vite, je l’ai aimée totalement, et j’ai eu envie de la posséder, de la faire mienne, de l’absorber, de la manger. Je la voulais dans mes bras, dans mon lit, je désirais qu’elle m’ouvrît ses jambes. Je ne connaîtrais plus le repos avant de me trouver entre ses cuisses pâles, avant que ma langue eût forcé ses lèvres. Je savais que bientôt je serais obligé d’entrer dans le magasin pour demander à l’acheter.

Je vous entends déjà : Facile, avec votre fortune. Vous pourriez acheter le magasin si vous le désiriez. Vous offrir la rue. Certes, j’avais les moyens de m’offrir la rue, et même des tas de rues. Mais écoutez. Il n’était pas question ici d’une simple transaction commerciale. Je ne m’apprêtais pas à acquérir un site à réhabiliter. En affaires, on fait des offres, on prend des risques. Or, en l’occurrence, je ne pouvais courir aucun risque, car je voulais mon Helen, elle m’était indispensable. Ma crainte profonde était d’être trahi par mon empressement désespéré. Je n’avais pas la certitude de pouvoir conserver la tête froide pendant la négociation. Si je proposais d’emblée un prix trop élevé, le directeur du magasin voudrait savoir pourquoi. Si j’accordais tant de valeur à cet objet, il en conclurait tout naturellement (car n’était-il pas lui aussi un homme d’affaires ?) que l’objet en question devait avoir de la valeur pour d’autres personnes aussi. Helen se trouvait depuis de nombreux mois dans cette boutique. Peut-être, et cette idée s’est mise à me torturer pendant tous mes instants de veille, qu’ils allaient s’en débarrasser, la détruire.

Je savais que je devais agir rapidement, et j’avais peur.

J’ai choisi un lundi, journée calme dans tous les commerces. Je n’étais pas sûr que le calme jouerait en ma faveur. J’aurais pu opter pour un samedi, jour de presse, sauf que le calme… non, la presse… les arguments se retournaient mutuellement comme des miroirs face à face. J’avais perdu beaucoup d’heures de sommeil, j’étais grossier avec mes amis, quasiment impuissant avec mes maîtresses, mes talents professionnels commençaient à se détériorer, il fallait que je me décide, et j’ai choisi le lundi. C’était en octobre, il tombait une pluie fine, pénétrante. J’ai donné congé à mon chauffeur et pris la voiture pour me rendre jusqu’au magasin. Vais-je sacrifier aux conventions serviles et ineptes en vous faisant une description complète du premier foyer de ma douce Helen ? Je n’en ai pas vraiment envie. C’était une grande boutique, un magasin, ce que l’on appelle un grand magasin, dévolu exclusivement, et sérieusement, aux vêtements et accessoires féminins. Il y avait des escaliers mécaniques, et une ambiance d’ennui feutré. Assez. J’avais un plan. Je suis entré.

Combien de détails suis-je censé vous fournir sur cette négociation qui précéda l’instant de félicité où j’allais tenir ma bien-aimée entre mes bras ? Le moins possible, et vite. J’ai parlé à une vendeuse. Qui en a consulté une autre. Elles sont allées en chercher une troisième, et cette troisième a envoyé une quatrième en quérir une cinquième, laquelle s’est révélée être la sous-directrice responsable des vitrines. Elles ont fait cercle autour de moi comme des gamines curieuses, flairant ma fortune et mon pouvoir, mais pas mon inquiétude. Je les ai toutes averties que j’avais une étrange requête à faire, et elles se sont mises à danser d’un pied sur l’autre, gênées, sans oser croiser mon regard. J’ai parlé à ces femmes avec fougue. Je désirais acheter un des manteaux exposés en vitrine, ai-je expliqué. C’était pour ma femme, ai-je dit, et je voulais aussi les chaussures et le foulard assortis au manteau. C’était l’anniversaire de ma femme, ai-je encore précisé. Alors je voulais aussi le mannequin (ah, mon Helen) sur lequel étaient exposés ces vêtements, afin de les présenter sous leur meilleur jour. Je leur ai confié ma petite stratégie. Ma femme ouvrirait la porte de la chambre, sous un prétexte domestique et futile que je me chargerais d’inventer, et là il y aurait… n’imaginaient-elles pas le tableau ? J’ai fait vivre la scène pour elles. Je les observais attentivement. Je les ai captivées. Elles vivaient l’excitation d’un cadeau surprise. Elles ont souri, échangé quelques regards. Elles ont même osé un regard de mon côté. Quel gentil mari ! Toutes, elles se sont identifiées à ma femme. Bien entendu, j’étais prêt à payer un petit supplément… mais non, la sous-directrice refusait d’en entendre parler. Veuillez considérer qu’il s’agit d’un cadeau de la maison. La sous-directrice m’a emmené vers la vitrine. Elle marchait devant, et je suivais dans un brouillard rouge sang. Mes paumes de main étaient couvertes de sueur. Mon éloquence était tarie, ma langue pâteuse, et je ne pus que lever mollement la main en direction d’Helen avant de murmurer : « Celle-là. » Autrefois j’étais un homme pressé jetant un coup d’œil indifférent à l’intérieur d’une vitrine… désormais j’étais un homme amoureux, un homme qui portait son amour dans ses bras, jusqu’à une voiture en stationnement, sous la pluie. Certes, on m’avait proposé dans le magasin de plier et d’emballer les vêtements pour éviter de les froisser. Mais, dites-moi, quel homme accepterait de porter l’amour de sa vie, nue, dans les rues, sous une pluie d’octobre. Je babillais de bonheur en emportant Helen. Et elle restait blottie contre moi, agrippée à mes revers de veste comme un jeune singe nouveau-né. Oh, mon trésor. Délicatement, je l’ai installée sur la banquette arrière de ma voiture, pour la ramener à la maison.

 

À la maison où j’avais tout préparé. Je savais qu’elle souhaiterait se reposer tout de suite en arrivant. Je l’ai amenée dans la chambre, je lui ai ôté ses chaussures et je l’ai étendue entre les draps de lin blanc fraîchement repassés. Je l’ai embrassée tendrement sur la joue, et sous mes yeux elle a sombré dans un profond sommeil. Pendant deux bonnes heures, je me suis activé dans la bibliothèque, pour conclure une importante affaire restée en suspens. Je me sentais serein à présent, j’étais illuminé par une calme lueur intérieure. Je pouvais parvenir à une concentration intense. Je suis allé sur la pointe des pieds dans la chambre où elle était couchée. Dans le sommeil, ses traits se fondaient en une expression de tendresse et de compréhension immenses. Elle avait les lèvres entrouvertes. Je me suis agenouillé pour les embrasser. De retour dans la bibliothèque, je me suis installé devant un feu de bois, un verre de porto à la main. J’ai médité sur ma vie, mes mariages, mon récent désespoir. Tous mes malheurs passés me semblaient désormais n’avoir d’autre nécessité que celle de permettre au présent d’exister. J’avais maintenant mon Helen. Elle dormait dans mon lit, sous mon toit. Elle ne s’intéressait à personne d’autre. Elle était mienne.

Il était dix heures du soir quand je me suis glissé au lit, à côté d’elle. Je n’ai pas fait de bruit, mais je savais qu’elle était éveillée. Il est touchant de songer aujourd’hui que nous n’avons pas fait l’amour tout de suite. Non, nous sommes restés allongés côte à côte (la chaleur de son corps), et nous avons parlé. Je lui ai raconté la première fois que je l’avais vue, mon amour croissant pour elle, la façon dont j’avais réussi à la faire sortir de la boutique. Je lui ai parlé de mes trois mariages, de mon métier, de mes liaisons. J’étais bien décidé à n’avoir aucun secret pour elle. Je lui ai livré la teneur de mes pensées, alors que j’étais devant le feu de bois avec mon verre de porto. J’ai évoqué l’avenir, notre avenir commun. Je lui ai dit que je l’aimais, oui, je crois le lui avoir répété de nombreuses fois. Elle écoutait avec l’attention silencieuse que je devais apprendre à respecter en elle. Elle m’a caressé la main, elle a posé sur moi un regard émerveillé. Je l’ai déshabillée. La pauvre petite. Elle n’avait aucun vêtement sous son manteau, elle n’avait rien au monde que moi. J’ai vu la frayeur écarquiller ses yeux… elle était vierge. J’ai chuchoté à son oreille. Pour l’assurer de ma douceur, de mon savoir-faire, de mon contrôle. Entre ses cuisses, j’ai caressé avec ma langue la chaleur fétide de son désir vierge. Je lui ai pris la main, j’ai disposé ses doigts dociles autour de ma virilité palpitante (oh la fraîcheur de ses mains). « N’aie pas peur, murmurais-je, n’aie pas peur. » Silencieusement, facilement, je me suis introduit en elle, comme un vaisseau géant entre dans son port nocturne. L’éclair de souffrance que j’ai vu brûler dans ses yeux, les longs doigts agiles du plaisir l’ont vite éteint. Je n’ai jamais connu pareille jouissance, pareille entente parfaite… presque parfaite, car je dois avouer l’existence d’une ombre impossible à dissiper. De vierge qu’elle avait été, elle est devenue une partenaire exigeante. Elle réclamait un orgasme que j’étais incapable de lui donner, elle ne me lâchait plus, elle refusait de m’accorder le repos. Toute la nuit, inlassablement, elle se tenait au bord du gouffre, du plongeon dans la plus douce des morts… mais rien de ce que je faisais, et j’ai tout fait, je lui ai tout donné, n’a pu la faire basculer. Sur le coup de cinq heures du matin sans doute, j’ai fini par m’éloigner d’elle, fou de fatigue, désemparé et meurtri par mon échec. Une fois encore, nous sommes restés allongés côte à côte, et cette fois j’ai perçu dans son silence un reproche non formulé. Ne l’avais je pas arrachée de la boutique où elle vivait dans une paix relative ? Ne l’avais je pas amenée dans ce lit en me vantant de mon savoir-faire ? J’ai pris sa main. Elle était raide, hostile. L’idée terrifiante qu’Helen pourrait me quitter m’a traversé l’esprit. Une angoisse qui devait me reprendre beaucoup plus tard. Rien ne pouvait la retenir. Elle n’avait pas d’argent, virtuellement aucun talent. Pas de vêtements. Mais cela ne l’empêcherait pas de me quitter. Il y avait d’autres hommes. Elle pouvait retourner travailler au magasin. « Helen, me suis-je empressé de murmurer. Helen…» Elle reposait dans une immobilité parfaite, semblant retenir son souffle. « Ça viendra, tu verras, ça viendra » et, sur ces mots, j’étais de nouveau en elle, où je bougeais lentement, imperceptiblement, en l’emmenant avec moi pas à pas. Il a fallu une heure d’accélération lente et, comme l’aube grise d’octobre perçait les nuages de Londres, elle a succombé, elle a joui, elle a quitté ce monde sublunaire… son premier orgasme. Ses membres se sont raidis, ses yeux ont regardé dans le vide, et un profond spasme intérieur l’a envahie comme une lame de l’océan. Ensuite, elle a dormi dans mes bras.

Je me suis éveillé tard le lendemain. Helen était toujours dans mes bras, mais j’ai réussi à me glisser hors du lit sans la réveiller. J’ai enfilé un peignoir particulièrement somptueux, cadeau de ma deuxième femme, et je suis allé me faire un café dans la cuisine. J’avais la sensation d’être un autre homme. J’ai regardé les objets qui m’entouraient, la toile d’Utrillo sur le mur de la cuisine, un faux célèbre d’une statuette de Rodin, le journal de la veille. Ils irradiaient l’originalité, l’étrangeté. J’avais envie de toucher les choses. J’ai passé la main sur la texture du plateau de la table de la cuisine. J’ai goûté la volupté de mettre les grains de café dans le moulin et de sortir un pamplemousse mûr du réfrigérateur. J’étais amoureux du monde parce que j’avais trouvé la compagne idéale. J’aimais Helen et je me savais aimé. J’avais une sensation de liberté. J’ai lu très vite le journal du matin et, tard dans la journée, je me rappelais encore le nom de ministres étrangers et des pays qu’ils représentaient. J’ai dicté une demi-douzaine de lettres au téléphone, je me suis rasé, douché, habillé. Lorsque je suis allé lavoir, Helen était toujours endormie, épuisée par le plaisir. Même à son réveil, elle n’aurait pas envie de se lever avant d’avoir des vêtements à se mettre. Je me suis fait conduire par mon chauffeur dans le West End où j’ai passé l’après-midi à acheter des vêtements. Il serait grossier de ma part de chiffrer le montant de mes dépenses, mais disons que peu d’hommes gagnent une telle somme en un an. Mais je n’ai pas acheté de soutien-gorge. Des accessoires qu’en tant que tels j’ai toujours tenus dans le plus parfait mépris, même si les jeunes étudiantes et les natives de Nouvelle-Guinée semblent être les seules à pouvoir s’en passer. Par ailleurs, mon Helen ne les aimait guère non plus, ce qui tombait bien.

 

Elle était éveillée. À mon retour, j’ai prié mon chauffeur de monter les paquets dans la salle à manger puis je lui ai donné congé. Je me suis ensuite chargé personnellement de porter les paquets de la salle à manger à la chambre. Helen était ravie. Ses yeux brillaient de plaisir et la joie lui coupait le souffle. Ensemble nous avons choisi la tenue qu’elle porterait le soir, une robe longue en soie bleu pâle. La laissant à la contemplation de ce qui devait représenter plus de deux cents articles distincts, j’ai vite rejoint la cuisine pour préparer un repas somptueux. Dès que je pouvais me libérer quelques instants, je retournais auprès d’Hélène pour l’aider à s’habiller. Elle restait parfaitement immobile, décontractée, tandis que je reculais de quelques pas pour l’admirer. Bien sûr, la tenue était impeccable. Mais ce n’était pas tout, et j’ai vu une fois de plus le génie avec lequel elle « enlevait » un vêtement, j’ai vu la beauté chez un autre être comme aucun homme encore ne l’avait jamais vue, j’ai vu… de l’art, cet aboutissement total des lignes et de la forme que l’art seul peut atteindre. Elle semblait luminescente. Debout et muets, nous nous regardions dans le blanc des yeux. Puis je lui ai proposé de lui faire visiter la maison.

J’ai commencé par la cuisine. J’ai fait fonctionner les nombreux gadgets. J’ai montré le Utrillo sur le mur (elle n’adorait pas la peinture, je l’ai découvert par la suite). Je lui ai présenté le faux Rodin, je lui ai même offert de le tenir dans ses mains, mais elle s’y est refusée. Ensuite, je l’ai conduite jusqu’à la salle de bains, avec la baignoire de marbre au niveau du sol et les robinets dont je lui ai expliqué le maniement pour faire jaillir l’eau de la gueule des lions en albâtre. Je me suis demandé si elle ne trouvait pas cela un peu vulgaire. Elle n’a rien dit. Je l’ai emmenée ensuite dans la salle à manger… où je l’ai encore relativement ennuyée avec des tableaux. Je lui ai montré mon bureau, mes éditions originales de Shakespeare, une série de pièces rares, de nombreux téléphones. Puis la salle de conférences. Elle n’avait pas vraiment besoin de la voir. Peut-être à ce stade commençais-je à faire un peu d’esbroufe. Pour terminer, le vaste espace de vie que j’appelle simplement la pièce. C’est là que je passe mes heures de loisirs. Je ne vous assommerai pas de ces détails comme on lance des tomates trop mûres… l’endroit est confortable et non dénué d’exotisme.

J’ai senti d’emblée qu’Helen aimait la pièce. Debout sur le seuil, les bras ballants, elle a tout regardé. Je l’ai conduite jusqu’à un grand fauteuil mou où je l’ai fait asseoir avant de lui servir le verre dont elle avait grand besoin, un Martini blanc. Puis je l’ai laissée pour consacrer toute mon attention à la confection de notre dîner. Le déroulement de cette soirée représente sans doute les heures les plus civilisées qu’il m’ait été donné de partager avec une femme, ou, en l’occurrence, avec quiconque. J’ai souvent cuisiné chez moi pour des amies. Je n’hésiterai pas à me qualifier de fin cordon-bleu. Un des tout meilleurs. Mais, jusqu’à ce jour bien précis, ces soirées avaient toujours été gâchées par l’inévitable sentiment de gêne qu’éprouvait alors mon invitée, qui se sentait coupable de me voir aux fourneaux à sa place, coupable de me laisser apporter les plats et desservir. Elle n’en finissait plus dès lors, d’exprimer sa surprise devant mes hautes performances en cuisine, moi, trois fois divorcé et homme de surcroît. Pas Helen. Elle était mon invitée, point final. Elle n’a pas tenté d’envahir ma cuisine, elle n’a pas roucoulé en permanence des : « Puisse faire quelque chose au moins ? » Elle est restée assise, comme il sied à une invitée, et elle s’est laissé servir. Ça, et la conversation avec mes autres invitées, j’avais toujours la sensation d’être engagé dans une course de sauts d’obstacles, avec fossés et haies de contradiction, compétition, malentendus, etc. Pour moi, la conversation idéale est celle qui autorise les deux protagonistes à développer leur pensée, sans inhibition, ni définitions et redéfinitions continuelles des prémices, ni bagarre pour avoir le dernier mot. En évitant d’arriver à ce dernier mot. Avec Helen je pouvais avoir la conversation idéale, puisque je pouvais, moi, lui parler. Elle gardait une immobilité parfaite, le regard fixé sur un point situé à quelques centimètres de son assiette, elle écoutait. Je lui ai parlé de beaucoup de choses que je n’avais encore jamais exprimées à voix haute auparavant. Mon enfance, le râle de mon père à l’agonie, la terreur de ma mère face à la sexualité, ma propre initiation à la chair auprès d’une cousine plus âgée ; j’ai évoqué l’état du monde, de la nation, la décadence, le libéralisme, le roman contemporain, le mariage, le bonheur, la maladie. Sans que nous ne nous en rendions compte, il s’est écoulé cinq heures, et nous avons bu quatre bouteilles de vin plus une demi de porto. Pauvre Helen. J’ai dû la porter jusqu’au lit et la déshabiller. Étendus l’un près de l’autre, les membres enchevêtrés, nous n’avons pu que sombrer dans un profond sommeil de parfait contentement.

Ainsi s’est achevée notre première journée de vie commune, qui devait servir de modèle aux nombreux mois de bonheur qui ont suivi. J’étais un homme heureux. Je partageais mon temps entre Helen et l’art de faire de l’argent. Je réussissais du reste dans ce dernier domaine avec une facilité déconcertante. En fait, je me suis tant enrichi au cours de cette période que le gouvernement de l’époque a jugé dangereux de me laisser sans charge à exercer. J’ai accepté le titre de chevalier, évidemment, qu’Helen et moi avons fêté avec le faste requis. Mais j’ai refusé de servir le gouvernement à quelque poste que ce soit, tant ce genre de poste était pour moi associé à ma deuxième femme, qui semblait jouir d’une grande influence dans les cercles du pouvoir. L’automne a cédé le pas à l’hiver, bientôt les amandiers de mon jardin se sont mis à fleurir, puis les premières frondaisons vert tendre ont fait leur apparition dans mon allée de chênes. Helen et moi vivions dans une harmonie parfaite que rien ne pouvait troubler. Je gagnais de l’argent, je faisais l’amour, je parlais, Helen écoutait.

Sauf que j’étais un imbécile. Rien ne dure. Tout le monde le sait, mais personne n’admet qu’il ne puisse y avoir d’exception. Le moment est venu, hélas, de vous parler de mon chauffeur, Brian.

Brian était le chauffeur parfait. Il ne parlait jamais, à moins d’être sollicité, et, dans ce cas, il abondait toujours dans votre sens. Il gardait secrets son passé, ses ambitions, son caractère, et j’en étais ravi car je n’avais nulle envie de connaître ses origines, ses projets, ni l’idée qu’il se faisait de lui-même. Il conduisait avec adresse à une vitesse scandaleuse. Il trouvait toujours à se garer. Dans les embouteillages, il était systématiquement en tête, et au demeurant, il les évitait pratiquement toujours. Il connaissait le moindre raccourci, la moindre rue de Londres. Il était infatigable. Il pouvait m’attendre des nuits entières à une adresse donnée sans avoir à recourir aux cigarettes ou à la littérature pornographique. Il maintenait la voiture, ses chaussures, et son uniforme dans un état impeccable. Il était pâle, mince, net, et devait avoir, à mon avis, entre dix-huit et trente-cinq ans.

Vous serez peut-être surpris d’apprendre que, malgré la fierté qu’elle m’inspirait, je ne présentais pas Helen à mes amis. Je ne l’ai présentée à personne. Elle ne paraissait pas avoir besoin d’autre compagnie que la mienne, et j’étais ravi de laisser les choses en l’état Pourquoi me serais-je mis à la traîner derrière moi dans l’ennuyeux circuit du Londres argenté ? De plus, elle était plutôt timide au départ, même avec moi. Brian n’a pas constitué une exception à la règle. Sans pratiquer trop ostensiblement l’art de la cachotterie, je ne le laissais pas entrer dans une pièce si Helen s’y trouvait. Et si je souhaitais être accompagné par Helen dans un déplacement, je donnais sa journée à Brian (il habitait au-dessus du garage), et je conduisais moi-même.

Tout était simple et clair. Mais les choses ont commencé à se gâter, et je me souviens du jour précis où ça a commencé. Vers le milieu du mois de mai, je suis rentré chez moi après une journée harassante et éprouvante pour les nerfs. Je ne le savais pas encore (je m’en doutais), mais je venais de perdre près d’un demi-million de livres à cause d’une erreur dont j’étais le seul responsable. Helen était assise dans son fauteuil favori, sans rien faire de particulier, et il y avait quelque chose dans son regard, lorsque j’ai franchi le seuil de la porte, une expression si évanescente, une froideur indéfinissable, que j’ai dû feindre de ne rien remarquer. J’ai bu deux scotchs, et me suis senti mieux. Je suis venu m’asseoir auprès d’elle, avant de me lancer dans le récit de ma journée, ce qui avait mal tourné, comment je m’en étais pris à quelqu’un d’autre alors que j’étais le seul responsable, et comment j’avais dû ensuite présenter des excuses… bref, les soucis d’une journée difficile que l’on n’a le droit d’exposer qu’à une compagne. Sauf que je parlais depuis un peu moins de trente-cinq minutes lorsque je me suis rendu compte qu’Helen n’écoutait rien. Elle était plongée dans la morne contemplation de ses mains, qu’elle tenait posées sur ses genoux. Elle était lointaine, très lointaine. Le choc a été si atroce que, sur le moment, je n’ai pu avoir d’autre réaction (j’étais paralysé) que celle de continuer à parler. Et puis j’ai fini par ne plus pouvoir supporter la situation. Je me suis interrompu au milieu d’une phrase, et je me suis levé. J’ai quitté la pièce en claquant la porte derrière moi. À aucun moment Helen n’a levé les yeux. J’étais furieux, trop furieux pour lui parler. Je suis allé m’installer dans la cuisine où j’ai bu au goulot la bouteille de scotch que je n’avais pas oublié d’emporter avec moi. Puis j’ai pris une douche.

À mon retour dans la grande pièce, je me sentais nettement mieux. J’étais calmé, un peu éméché, et prêt à tout oublier de l’incident. Helen aussi semblait revenue à de meilleures dispositions. J’ai d’abord songé à lui demander ce qui s’était passé, mais nous sommes repartis sur le thème de ma journée de travail et très vite les choses ont repris le cours habituel. Il semblait inutile de revenir sur des problèmes alors que nous nous entendions si bien. Mais une heure après le dîner, on a sonné à la porte – événement très rare en soirée. En me levant de mon siège, j’ai jeté un regard involontaire à Helen et j’ai surpris sur son visage la même expression effrayée que le premier soir où nous avions fait l’amour. Brian était devant la porte. Il tenait à la main un papier à me faire signer. Quelque chose qui avait trait à la voiture, et qui aurait pu attendre le lendemain matin. Comme je m’intéressais au document que j’étais censé signer, j’ai surpris le regard furtif de Brian, par-dessus mon épaule, en direction du vestibule. « Vous cherchez quelque chose ? ai-je demandé sèchement. — Non monsieur », a-t-il répondu. J’ai signé et fermé la porte. Je me suis souvenu que la voiture se trouvait au garage pour une révision et que Brian avait donc été libre toute la journée. J’avais utilisé un taxi pour mes déplacements. Ce détail, ajouté à l’air bizarre d’Helen… j’ai été pris d’une telle nausée en faisant le rapprochement que j’ai cru un instant que j’allais vomir, et je me suis précipité dans la salle de bains.

Cela étant je n’ai pas vomi. En revanche je me suis regardé dans la glace. J’ai vu un homme qui allait avoir quarante-cinq ans dans moins de sept mois, un homme dont les trois mariages étaient inscrits autour des yeux, et dont la bouche semblait s’affaisser sous le fardeau d’une vie passée au téléphone. Je me suis aspergé d’eau froide avant de rejoindre Helen dans la pièce. « C’était Brian », ai-je dit. Elle n’a fait aucun commentaire, incapable de soutenir mon regard. « Il ne se manifeste habituellement pas le soir…» Elle n’a encore rien dit. Je m’attendais à quoi ? À la découvrir d’humeur à confesser une liaison avec mon chauffeur ? Helen était une femme silencieuse qui n’avait aucun mal à cacher ses sentiments. De mon côté, je ne pouvais pas dire ce que j’avais sur le cœur. J’avais bien trop peur d’avoir raison. Je n’aurais pas supporté de l’entendre confirmer l’hypothèse qui me donnait de nouveau des haut-le-cœur. En réalité, mes remarques avaient pour seul but de l’inciter à sauver les apparences… je désirais tellement recevoir un démenti, tout en sachant qu’il ne pouvait qu’être mensonger. En bref, j’ai compris que j’étais sous la coupe d’Helen.

Cette nuit-là, nous n’avons pas dormi ensemble. Je me suis installé dans une des chambres d’amis. Je n’avais pas envie de dormir seul, cette simple idée me faisait horreur. J’imagine (j’étais si perturbé) que je voulais provoquer une réaction d’Helen. Je voulais l’entendre exprimer sa surprise de me voir, après tous ces mois de bonheur commun, occuper un lit dans une autre chambre. Je voulais être prié de ne pas être stupide, de venir me coucher, dans notre lit. Sauf qu’elle n’a rien dit, absolument rien. Elle a fait comme si tout cela allait de soi… telle était la situation désormais, et nous ne pouvions plus partager le même lit. Son silence était une confirmation assassine. Ou bien restait-il une chance infime (j’étais étendu dans mon nouveau lit) qu’elle soit simplement fâchée de mon humeur morose ? À présentée ne savais vraiment plus où j’en étais. Toute la nuit, j’ai tourné et retourné le problème dans ma tête. Peut-être n’avait-elle jamais vu Brian. Toute cette histoire pouvait-elle être le fruit de ma seule imagination ? Après tout, j’avais eu une journée pénible. Non, c’était absurde, la réalité de la situation était là… chambre à part… oui mais, j’étais censé faire quoi ? Qu’aurais-je dû dire ? J’ai passé en revue toutes les possibilités, toutes les remarques brillantes, les silences adroits, les aphorismes percutants capables de déchirer le voile fragile des apparences. Était-elle éveillée comme moi, en ce moment, en train de ressasser ? Ou bien dormait-elle profondément ? Comment le découvrir sans montrer que je ne dormais pas ? Que se passerait-il si elle me quittait ? J’étais complètement à sa merci.

Je mettrais les mots à trop rude épreuve si je tentais d’exprimer la texture de mon existence pendant les semaines qui ont suivi. Elles avaient l’horreur arbitraire d’un cauchemar. J’étais comme un rôti embroché qu’Helen faisait tourner négligemment sur des braises. J’aurais tort de vouloir prétendre rétrospectivement que j’étais le seul artisan de cette situation ; mais je sais maintenant que j’aurais pu mettre un terme plus tôt à mon supplice. Il était désormais acquis que je dormais dans la chambre d’amis. Ma fierté m’interdisait de regagner la couche nuptiale. Je voulais que l’initiative vînt d’Helen. C’était elle après tout qui me devait des explications. J’étais inflexible sur ce point, c’était mon unique certitude en ce temps de terrible confusion. Je devais à tout prix m’accrocher à quelque chose… et comme vous le voyez, j’ai survécu. Helen et moi nous parlions à peine. Nous étions distants et froids. Chacun évitait de croiser le regard de l’autre. Ma folie a été de croire qu’en gardant le silence assez longtemps, je finirais par lui entamer le moral et l’amener à désirer me parler, me dire ce qui, à son avis, était en train de nous arriver. Alors je suis resté sur mes charbons ardents. La nuit, j’étais réveillé par de mauvais rêves qui me faisaient hurler et je passais l’après-midi à bouder en essayant d’avoir une vision claire des choses. Il fallait que je m’occupe de mes affaires. Souvent, j’étais retenu loin de la maison, à des centaines de kilomètres parfois, persuadé que Brian et Helen profitaient de mon absence. Il m’arrivait de téléphoner depuis des hôtels ou le bar d’un aéroport. Personne jamais ne répondait, et pourtant, entre chaque sonnerie électronique, j’entendais dans la chambre les halètements de plaisir d’Helen. Je vivais dans une vallée d’amertume, au bord des larmes. La vue d’une petite fille jouant avec son chien, le reflet du soleil couchant dans un fleuve, une phrase poignante dans une publicité suffisaient à me liquéfier. Lorsque je rentrais à la maison après un voyage professionnel, accablé, en mal d’amour et d’affection, je sentais dès l’instant où je franchissais le seuil de la porte que Brian m’avait devancé de peu. Rien de tangible au-delà d’une perception de sa présence dans l’air ambiant, un détail dans la disposition du lit, une odeur différente dans la salle de bains, la position du flacon de scotch sur le plateau. Helen feignait de ne pas me voir tandis que j’inspectais les pièces, angoissé, comme elle faisait semblant de ne pas entendre mes sanglots dans la salle de bains. On est en droit de se demander pourquoi je n’ai pas congédié mon chauffeur. La réponse est simple. Je craignais, si Brian s’en allait, qu’Helen ne le suivît. Je n’ai rien laissé transparaître de mes angoisses à mon chauffeur. Je lui donnais des ordres et il me conduisait, observant comme à son habitude une obséquiosité neutre. Je n’ai remarqué aucun changement dans son comportement, sans toutefois m’être donné la peine de lui prêter trop d’attention. J’ai la conviction qu’il n’a jamais su que je savais, ce qui me donnait au moins l’illusion d’avoir le pouvoir sur lui.

Mais ce sont là vagues subtilités, périphériques. Pour l’essentiel, j’étais un homme en désagrégation, je partais en morceaux. Je m’endormais au téléphone. Mon crâne a commencé à se dégarnir. J’avais des ulcères plein la bouche et une haleine fétide de carcasse en décomposition. Je voyais mes partenaires en affaires reculer d’un pas lorsque je parlais. J’ai développé un méchant furoncle à l’anus. Je perdais. Je commençais à comprendre la futilité de mes jeux de cache-cache muet avec Helen. En réalité, il n’y avait aucune possibilité de jeu entre nous. Elle ne bougeait pas de son fauteuil si je passais la journée à la maison. Il lui arrivait parfois d’y rester toute la nuit. À plusieurs reprises, j’ai dû quitter la maison de bonne heure le matin, en la laissant sur son fauteuil, plongée dans la contemplation des motifs du tapis ; à mon retour, tard le soir, elle était toujours à la même place. Dieu sait que je voulais l’aider. Je l’aimais. Mais je ne pouvais rien faire tant qu’elle n’aurait pas un geste dans ma direction. J’étais enfermé dans la triste forteresse de mes principes et la situation paraissait complètement désespérée. J’avais été un homme pressé jetant un coup d’œil indifférent à l’intérieur d’une vitrine, j’étais maintenant un homme à l’haleine fétide, souffrant d’ulcères et de furoncles. Je tombais en lambeaux.

Pendant la troisième semaine de ce cauchemar, comme je n’avais apparemment pas d’autre solution, j’ai rompu le silence. J’ai joué mon va-tout. J’ai passé la journée à marcher dans Hyde Park en rassemblant ce qui me restait de raison, de volonté, d’affabilité pour la confrontation que j’avais décidé de provoquer dans la soirée. J’ai bu un petit peu moins d’un tiers d’une bouteille de scotch et, aux alentours de sept heures, je suis entré sur la pointe des pieds dans la chambre où elle était restée couchée les deux derniers jours. J’ai frappé doucement à la porte et, faute de réponse, je suis entré. Elle était allongée tout habillée sur le lit, les bras le long du corps. Elle portait une petite robe de coton clair. Ses jambes étaient écartées et sa tête inclinée sur un oreiller. C’est à peine si une lueur s’est allumée dans ses yeux lorsque je me suis planté devant elle. Mon cœur battait la chamade, et la puanteur de mon haleine emplissait la chambre d’une sorte d’émanation irrespirable. « Helen, ai-je dit avant de devoir m’arrêter pour m’éclaircir la voix. Helen, nous ne pouvons pas continuer ainsi. Il est temps que nous parlions. » Puis, sans lui laisser la possibilité de répondre, je lui ai tout dit. Je lui ai annoncé que j’étais au courant de sa liaison. Je lui ai parlé de mon furoncle. Je me suis agenouillé à son chevet. « Helen, ai-je crié, c’est tellement important pour nous deux. Nous devons nous battre pour sauver notre histoire. » Il y a eu un silence. J’avais les yeux fermés, et j’ai cru voir mon âme refluer loin de moi au travers d’un vaste néant noir, jusqu’à n’être plus qu’un lumignon rouge. J’ai levé les paupières, j’ai regardé au fond de ses yeux, et je n’ai vu qu’un mépris muet, sans fard. Tout était terminé et, dans la folie de cet instant, j’ai ressenti deux désirs sauvages et concordants. La violer et la détruire. D’un brusque revers de main, j’ai arraché la robe qui masquait son corps. Elle n’avait rien en dessous. Sans lui laisser le temps de seulement respirer, j’étais sur elle, j’étais en elle, je la labourais au plus profond pendant que ma main droite se refermait sur la blancheur tendre de son cou. Ma main gauche tenait l’oreiller plaqué sur son visage.

J’ai joui en même temps qu’elle mourait. Je peux faire au moins cette déclaration avec fierté. Je sais que sa mort a été pour elle un instant d’extrême plaisir. J’entendais ses gémissements sous l’oreiller. Je ne vous infligerai pas l’ennui de tirades extatiques sur mon propre plaisir. J’ai vécu une transfiguration. Et maintenant, elle gisait morte dans mes bras. Et il m’a fallu plusieurs minutes pour mesurer l’énormité de mon acte. Ma douce, ma tendre, ma chère Helen gisait morte dans mes bras, morte et tristement nue. J’ai perdu connaissance. Je me suis réveillé après ce qui m’a paru de longues heures, et j’ai vu le cadavre, et je n’ai pas eu le temps de me détourner, j’ai vomi sur elle. Comme un somnambule, j’ai titubé jusqu’à la cuisine, où je suis allé directement chercher l’Utrillo que j’ai réduit en lambeaux. J’ai jeté le faux Rodin dans la poubelle. À présent je courais d’une pièce à l’autre, à la manière d’un dément, nu, détruisant tout ce qui me tombait sous la main. Je ne me suis arrêté que pour achever le scotch. Vermeer, Blake, Richard Dadd, Paul Nash, Rothke, je déchirais, je piétinais, je taillais en pièces, j’expédiais des coups de pied… je crachais, j’urinais sur… mes précieux trésors… oh mes trésors… j’ai dansé, chanté, ri… j’ai pleuré longtemps dans la nuit.